Subvention de la presse en ligne : trahisons, hypocrisie et mépris de l’indépendance

Publié le par Aleth


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20 millions d’Euros de subventions pour la presse en ligne pour l’année 2009, vous avez bien lu, 20 millions d’Euros de subventions ! Cela pourrait être une heureuse nouvelle pour Internet, mais les conditions dans lesquelles se fait cette répartition sont opaques et iniques. Paradoxe des paradoxes, les premiers bénéficiaires (Rue89, Mediapart, Slate) sont ceux qui les ont le plus critiqué par le passé quand ils ne pouvaient pas en bénéficier et qui ont toujours crié à l’indépendance de la presse : "faites ce que je dis, pas ce que je fais"... Mais est ce vraiment un paradoxe que les premiers bénéficiaires de ces subventions soient des ex de Libé (Rue 89 avec Pierre Haski et Pascal Riché) et des ex du Monde (Mediapart avec Edwy Plenel et Slate avec Jean-Marie Colombani) ?

Suite aux Etats généraux de la presse écrite, un fonds d’aide au développement des services de presse en ligne (fonds SPEL) a été créé. Il prévoit l’attribution de 60 millions d’aides, sur trois ans, aux entreprises de presse sur Internet. 80% sont des subventions, 20% des formes d’avances remboursables.
 
Les journaux ne sont plus ainsi les seuls a bénéficier des aides de l’Etat, les éditeurs en ligne, les pure player en bénéficient désormais aussi.
 
Pourquoi subventionner ? Pourquoi maintenir une presse sous perfusion alors que de nombreux acteurs méritants ne touchent rien ?
 
Pourquoi fausser la concurrence ? Pourquoi choisir de maintenir certains acteurs au détriment d’autres ? Pourquoi ne pas dire « Que le meilleur gagne » ? Les subventions créent des distorsions invraisemblables car ce ne sont pas forcément ceux qui le méritent qui touchent les subventions. Or, l’argent reste le nerf de la guerre, il leur permettra de vivre et de prendre une longueur d’avance sur ceux qui ne sont pas financés.
 
Sur le fond ces subventions soulèvent plusieurs problèmes qu’il faut bien distinguer.
 
  • Transparence !
 
La première des vertus dans le journalisme, c’est la transparence, car sans transparence il ne peut pas y avoir de confiance.
 
Or la liste des bénéficiaires et le montant des subventions publiques à la presse en ligne n’ont pas été rendus publics.
 
Comment peut-on accepter que de l’argent public soit distribué sans qu’il y ait un compte rendu détaillé aux principaux intéressés : les contribuables qui sont aussi les lecteurs. Cette opacité est simplement contreproductive et crée un malaise entre les acteurs mais aussi avec leur public.
 
Novovision résume bien la situation dans son article « Subventions à la presse en ligne : une trahison pour un plat de lentilles  » : « C’est plus qu’étrange, c’est plus qu’une anomalie. C’est un scandale. Le fait même que la presse, dans son ensemble, se refuse délibérément à jouer son rôle d’information des citoyens-contribuables sur l’utilisation des fonds publics, dès lors qu’elle en est elle-même la bénéficiaire, suffit, à mon avis, à pointer la gravité du problème : la presse a donc bel et bien des choses à cacher, à nous cacher, sur notre argent et sur ce qu’elle en fait ! 
 
Mais le fait que les pure players, à leur tour, acceptent de telles règles du jeu pose un autre problème de fond auquel des blogueurs comme Thierry Crouzet ou moi ne pouvons qu’être extrêmement sensibles. Cette manne publique est en effet placée sous conditions. Et ces conditions (il faut aller y voir dans le détail) consistent bel et bien pour la presse en ligne pure players à rentrer dans le rang du bon vieux journalisme « à l’ancienne  ».
 
Par exemple, Le Monde n’ayant fait aucune annonce sur ce qu’il aurait pu toucher ose quand même avancer « Les pures players regrettent toutefois que la majorité des fonds aille vers les sites de la presse traditionnelle. "Le délai entre la parution du décret et la date limite de dépôt des dossiers était très court, moins de quinze jours, déplore Maurice Botbol, président du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil). La presse traditionnelle s’est précipitée avec des dossiers déjà ficelés, parfois vieux de plusieurs années. Elle était mieux armée que nous." Des groupes comme La Dépêche, Bayard Presse ou Lagardère Active devraient être bien servis. »
 
Certains pure player ont trouvé bon de publier leur gain et surtout de l’annoncer en brandissant l’argument de la transparence pour se justifier : « Rue89 touchera 249 000 euros, Mediapart 200 000 euros ou encore Slate.fr 199 000 euros. (...) Satellifax, lettre spécialisée dans l’audiovisuel, et Yagg, un site homosexuel, devraient également recevoir une aide. »
 
Cela pourrait être louable, mais on sent poindre une gêne : « Rue89 avait fait savoir lors de l’ouverture de ce débat l’an dernier, que nous n’étions pas demandeurs d’aide publique, et que dans un monde idéal, celles-ci ne devraient pas exister. » Mais… car il y a toujours un mais… Pierre Haski a succombé aux sirènes de l’argent facile. Et je ne suis pas le seul à le remarquer : Régis Soubrouillard dans Marianne conclut son article « Net : l’argent de l’état sème la zizanie » : « Le positionnement de Rue89 dit bien l’embarras d’un secteur économique encore trop fragile pour refuser la laisse qu’on lui tend. Pour preuve les arguments donnés par Pascal Riché sur Twitter. Le co-fondateur de rue89.com explique que : « la position de Rue89 n’a pas changé : nous ne les réclamons pas, mais nous les acceptons ». Le jésuitisme on-line a un bel avenir devant lui… »
 
Rappelons également que Médiapart a claqué la porte des Etats généraux de la presse écrite, mais est le premier sur la liste à demander des aides… Le contribuable aide un site qui est par ailleurs payant : voilà du service public, un journalisme pour tous les citoyens, dont la première mission est d’informer le public.
 
  • Pluralisme ? Toujours les mêmes !
 
Voilà comment cela se passe dans notre monde. Les pure player vivent chacun chez eux jusqu’au jour où de l’argent peut être distribué par l’Etat. Alors, à ce moment là, ils savent se regrouper.
 
C’est ainsi que @rrêt sur images, Bakchich, Indigo Publications, Mediapart, Rue89, Slate, Terra Eco se regroupent pour créer le Spiil, le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne. Le but ? En deux mots ? Créer une force de lobbying pour influencer l’Etat, intégrer la commission qui décide de l’allocation des aides et ne faire rentrer dans le syndicat que les personnes qui respectent le décret qui fixe les critères du statut d’éditeur de presse en ligne. Autrement dit les amis. Les faux amis sont priés de patienter sagement dans un sas d’entrée : le statut de « membre associé » est créé à la va-vite pour les mécontents. Les membres « fondateurs » du Spiil sauront « aider » ces « membres associés » à devenir comme eux : des vrais journalistes.
 
La désignation des « éditeurs de sites d’information » est donc très floue et arbitraire.
 
Derrière le Spiil se cachent toujours les mêmes : de Pierre Haski (Rue89, ex Libé), à Edwy Plenel (Mediapart ex Monde) en passant par Jean-Marie Colombani (Slate, ex Monde)… ou comment créer un nouveau journalisme, comment faire du neuf avec du vieux ! Et oui, toujours les mêmes… ceux qui finissent par toucher les aides publiques…
 
  • L’indépendance
 
Venons-en au problème principal qui est posé qui est bien évidemment celui de l’indépendance.
 
Ne disons pas qu’il n’y a pas un problème. Ne jouons pas l’autruche. Les subventions font vivre la presse traditionnelle depuis des années. Désormais les éditeurs en ligne sont également de la partie. Novovision a raison d’ironiser « Il ne s’agit pas de jeter la pierre, bien entendu, à la seule presse en ligne, qui ne touche que 60 malheureux millions d’euros dans l’affaire (20 millions d’euros par an pendant trois ans), quand sa grande sœur du papier touchera dans le même temps un bonus exceptionnel de 600 millions d’euros d’ici à la prochaine élection présidentielle - la date est probablement une coïncidence... - (en plus de la rente déjà acquise !). Frédéric Filloux avait bien raison de marquer d’une pierre noire, sur Slate.fr : Le jour où Sarkozy a acheté la presse »
 
Mentionnons que seul le pure player @rrêt sur images a décidé de ne pas demander d’aides publiques comme l’explique Daniel Schneidermann dans son article Aides d’État, non merci. Il faisait valoir trois arguments que l’article de Marianne « Net : l’argent de l’état sème la zizanie », pointe du doigt :
 
- « nous ne voyons pas très bien pourquoi le contribuable nous aiderait ».
- « si nous, sites de presse, remplissons une mission de service public (estimons-nous), celle d’informer, nous ne sommes clairement pas dans le cadre juridique du service public ».

- « Enfin, évidemment, je n’oublie pas la première raison avancée par les quelques uns d’entre vous qui nous poussaient à refuser : la crainte pour notre liberté de ton »
.
 
Mais le débat sur l’indépendance n’est pas terminé. Et certaines réactions en disent long sur la véritable indépendance qui règne. A la question de Carlo Revelli lors de la présentation du Spiil, le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne, sur l’indépendance des pure player qui demandent des aides de l’Etat, Pierre Haski twitte  : « Carlo Revelli (agoravox), question perfide sur les aides à la presse numérique. Vrai débat à venir. ».
 
Pour Pierre Haski cela est perfide ?! Une telle question sur l’indépendance est perfide ?
 
Et si quelqu’un aurait encore un doute si les aides publiques interviennent ou pas dans la politique éditoriale des journaux subventionnés, je vous invite à lire l’article "Quand la presse censure la presse" publié en 2006.
 
D’ailleurs, on se demande si AgoraVox rentre ou pas dans ce dispositif d’aide ou même s’ils ont touché des aides. Je n’ai rien trouvé à ce sujet sur Internet.
 
  • Honte aux faux nouveaux médias !
 
Je comprends l’indignation que cela soulève chez les blogueurs : Thierry Crouzet dans son article « L’État spolie les blogueurs  », vise juste :
 
« Le gouvernement ne subventionne que la presse qu’il peut contrôler, c’est-à-dire celle qui ressemble à une entreprise (et déficitaire de préférence). Mais nous au moins nous ne perdons pas d’argent et créons de la richesse. Nous ne sommes pas en train de ruiner des investisseurs ou de pomper les impôts de nos compatriotes. Nous participons à la vie culturelle et nous n’allons rien recevoir, sinon des volées de bois verts.
On nous menacera de nous faire taire, de nous poursuivre en diffamation dès que nous serons impertinents ou politiquement incorrects, on nous discréditera, nous accusant de pratiquer le journalisme de caniveau… tout cela justement parce que nous ne faisons pas la manche, parce que nous ne demandons rien, parce que nous sommes libres.
 
Rappelez-vous. Il avait été question d’attribuer des macarons aux blogueurs politiquement corrects. Le gouvernement fait mieux : un chèque. Si l’argent était réparti à l’audience cumulée, les médias qui vont recevoir cet argent n’auraient droit à rien parce qu’ils ne représentent plus rien.
 
Je ne demande pas à l’État de nous subventionner mais je lui demande de laisser crever une industrie moribonde. Rue89. Médiapart. Slate. N’avez-vous pas honte de demander de l’argent ? Aurez-vous encore la force d’écrire « je » et d’élever la voie. Vous ne l’avez jamais fait d’ailleurs, sinon pour participer à la valse bien huilée du monde médiatique qui se regarde le nombril. »
 
On a observé un phénomène de journalistes « opportunistes ». Beaucoup d’entre eux se retrouvent aujourd’hui sur Internet dans des pure player alors qu’hier ils étaient les premiers à critiquer le Web. Ils sont nombreux à avoir retourné leur veste.
 
Et je ne serais pas surpris de voir de nouvelles dissidences sur certaines plateformes comme Rue89 ou Médiapart… Elles seraient justes. Comment peut-on réellement avoir confiance dans des sites qui tiennent un double discours :
 
- D’une part, ils veulent gagner de l’audience, font alors croire à un nouveau journalisme indépendant et transparent qui tiendrait compte de la parole de l’internaute (l’information à 3 voix : journalistes, experts, internautes) alors qu’ils reproduisent clairement le schéma de la presse traditionnelle, c’est-à-dire l’information à 1 voix : le journaliste tout puissant. En ligne, les journalistes n’ont pas inventé grand-chose comme le dit si bien dans son exposé Narvic.
- D’autre part, ils font les yeux doux au gouvernement pour toucher de l’argent.
 
Rue89 semble se spécialiser dans ce créneau. En effet, il ne faut pas oublier qu’en plus de la récente subvention, ce média en ligne indépendant a également reçu un financement lors de l’appel à projet sur le web 2 organisé par NKM. Sur le coup, Rue89 n’a pas annoncé ce qu’ils ont touché mais NKM a précisé que pour chaque projet les demandes d’aides variaient entre 75 000 € à 800 000 € !
 
Alors, oui sachez que les journalistes qui n’ont pas inventé grand-chose viennent d’être récompensés par des aides publiques. Ayez cela à l’esprit quand vous les lirez !


Source Agoravox

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