Arditi et la tirade d’anti net

Publié le par Aleth

 

Les Médias traditionnels sont-ils contaminés par internet ? (extrait vidéo du 'débat' en bas d'article)

Je plaide coupable. Alors que je suis sur le chemin d’un sommeil réparateur, tenté par un tweet que Guy Birenbaum envoie depuis les coulisses vers 22 heures, je me fade l’énième débat du genre vendredi soir sur France2.

Et pas de raison que je garde ça pour moi.

Dans la série c’est pas parce que j’ai rien à dire sur internet que je vais fermer ma gueule à la télé, le dernier numéro de "vous aurez le dernier mot" (le premier et tous les autres aussi) de Franz-Olivier Giesbert a frappé un grand coup (dans le vide).

Invité d’honneur (de leçons) : Le comédien Pierre Arditi.

L’acteur en connaît un rayon dans la casso-technologie. Au sujet d’internet, il a déjà fait parler de lui pour avoir participé à la lettre des artistes de gôche envoyée au PS en mai dernier. La pompeuse missive reprochait à l’opposition de retarder le vote de la loi "Création et Internet".

C’est vrai quoi... flûte enfin ! Avec un gouvernement, une assemblée et un sénat à droite, que de temps perdu avec ces procédures démocratiques !

23h30. Tous les éléments sont réunis pour que l’acteur, piégé dans le paradoxe de Seguela[1], se lâche sur la bête immonde.

1 / L’ÉMISSION :

Alibi culturel à forme de talk-show bordéleux, tiraillé entre la variétoche à clappements compulsifs et l’émission de fond, ratant haut la main l’un et l’autre.

2 / LE REPORTAGE INTRODUISANT LE DÉBAT :

Un résumé des dernières polémiques dites du net  : L’auvergnat de Brice, Rachida qui fait la maligne et le bon goût mulsumano-vestimentaire de Nadine. Le journaliste en charge de la traditionnelle propagande anti-réseau oublie de préciser que les séquences incriminées proviennent pour la plupart de la télé. Dans le cas de la casquette et du verlan, l’intéressée s’est justifiée en publiant, sur internet, la séquence dans son intégralité.

3 / LES INVITES (configuration souricière standard) :

- Les "têtes dans le mur" :
Laurent Joffrin dit barbichu et Élizabeth Levy aka tort moi jamais jouant une partie pas facile : casser du net tout en casant de la pub pour leurs sites respectifs. Internet c’est caca sauf causeur et libé.

- Le penseur qui la joue plus fine que finkie :
Guy Sorman, éditeur et essayiste, recentrera un débat qu’il qualifie d’entre deux mondes pour en appuyer l’ineptie.

- Le sacrifié  :
Guy Birenbaum dit mister buzz du lip dub. Éditeur, journaliste et blogueur. Suspect de s’intéresser d’un peu trop près à ce nouveau monde de l’information. Sélectionné pour en prendre plein la tête.
Détail (mode théorie du complot on, crédibilité 8/20) : Le volume de son micro est moins fort que les autres.
 
- Le sage (c’est ainsi qu’il est présenté) :
Ils sont une poignée en France à se laisser ouvrir aussi longuement les portes du direct. Avec le sage, la 2 joue sur du velours : Aisance du discours, provocation policée, ce qu’il faut de culture, un poil d’indignation sans risquer de niquer la promotion ni de compromettre les multiples productions et tournages à venir impliquant les deux parties.
Arditi n’y connaît rien au net et avoue avoir envoyé son premier courriel le matin même ! Pas grave, c’est de la télé, on s’en fout de la crédibilité, ce qui compte c’est la notoriété ! Bernard Tapie vient bien de nous expliquer pendant une heure le métier d’acteur.

4 / L’ANIMATEUR :
Franz-Olivier Giesbert dit FOG le brumeux. Ex-directeur du Figaro désormais au Point. Et pourquoi pas Serge Dassault pour un animer un débat sur la revalorisation du Smic ?

Le débat va donc bon train : Internet, machinerie du diable pour adolescents trépanés générant de la fausse information.

Elizabeth Lévy nous gratifie d’un audacieux : « - Les gens ne sortiraient pas toutes ces vidéos, si ils savaient qu’elles ne seraient pas publiées. ».

FOG ramène le débat sur les appels au meurtre contre Berlusconi observés sur facebook. Bah oui, pas con : pas d’internet, pas d’assassinat politique. Kennedy, Yitzhak Rabin et Léon Trotsky votent pour.

La dame de causeur revient dans les cordes enchaînant un direct sur la polémique Polanski, tout en faisant bien de préciser qu’elle « ne veut pas rentrer sur le fond » pour fustiger les blogueurs qui auraient influencé la volte-face des soutiens pipaule au réalisateur emprisonné. Ces salopiauds ne respectent rien ! Faudrait les enfermer dans un chalet à Gstaad tiens !

Guy Sorman oppose l’exemple de Copenhague : les louanges unanimes accompagnant le sommet dans les médias autorisés contrastant avec les analyses moins optimistes exposées sur les blogs.

FOG s’insurge  :
" - Mais enfin, Claude Allègre est invité permanent sur toutes les chaines !"

Et de nous fournir ainsi un bel exemple de l’obsolescence télévisuelle version 2009, le rapport démocratique s’y établissant de la sorte :
- Internet et le débat : c’est la multiplication des opinions.

- La télé et le débat : c’est la réduction de l’opposition à une tête, si possible toujours la même.

Au tour du sage.

debat2jpg-f4f433-779c2.jpg
D’entrée, Arditi use du principe qui dans la tête des savants est censé calmer les cons : Sortir une citation. Le locuteur aligne ainsi implicitement son discours à venir à la hauteur de la référence célèbre qu’il vient d’exposer :

PIERRE ARDITI
"- Vous parlez de l’ancien monde et du nouveau monde. J’ai envie de reprendre une phrase de Paul Valéry qui dit « la nouveauté d’une chose, n’est pas forcément une qualité intrinsèque de cette chose. »

La classe.

Applaudissements du public. C’est bon les gueux ? Vous avez pris votre torgnole de culture ? Vous emballez pas trop, la suite est pas vraiment du même niveau.

PIERRE ARDITI la voix mêlant suavité et arrogance[2]
" - ...je ne suis pas sur qu’il faille abandonner des choses auxquelles je tiens. L’éthique journalistique j’y tiens. Je ne suis pas un client du net. [...]. Ça n’est pas forcement un monde auquel j’adhère....

GUY BIRENBAUM discrète tentative
"- Bah...vous le connaissez pas.’

PIERRE ARDITI
" - je le connais un peu parce que je vois ce qui vient de là."
[Aucun exemple donné]
"- ...Y a quand même quelque chose là dedans bien que je ne le pratique pas vraiment, qui est assez étonnant. Déjà y a cette histoire d’anonymat et ensuite c’est formidable que les gens s’expriment… après tout pourquoi pas... "
[Sympa man, les gens te remercient.]
"- ...Mais y a là dedans de nouveau quelque chose qui rejoint ce que Guy Debord appelle « la société du spectacle... »
[Dis donc : t’as pas un peu oublié qui tu es et d’où tu parles ?]
"- ...Y a quelque chose là dedans qui moi me dérange...."
[Comment dire.... t’es juste inexistant sur le net.]
"...On est face à des commentaires qui n’en sont pas, à des idées si petites ou si raccourcies qu’elles réduisent le propos à néant ..."
[Alors que ton propos formidablement étayé, fruit d’une grande connaissance, lui, me bluffe par sa pertinence.]
"...Et aujourd’hui on finit par prendre Stéphane Guillon pour Jacques Julliard ou Luc Ferry..."
[Nous rappelons à notre aimable clientèle que Stéphane Guillon officie à la radio.]
"...Et ça, ça me pose un problème parce qu’un jour on finira par prendre un spot publicitaire pour une tragédie de Racine..."
[J’imagine que c’est une dédicace à l’ami Séguela, autre pourfendeur du net, qui nous vendait déjà à longueur d’émissions TV dans les années 80, la publicité comme un art qui allait supplanter tous les autres.]
"...donc ce monde là ne me concerne pas encore."

La dernière phrase est recouverte par des applaudissements encouragés par la chauffeuse de salle.

FOG flatteur over généreux
"- Le sage fait un tabac, il retourne la salle."

PIERRE ARDITI galvanisé par l’ambiance électrique du meeting anti-net.
"- Je ne suis pas contre. Je préfère lire Le monde, Libé, Le Figaro..."
[On voit ce que ça donne.]
Objection de Sorman qui, comparé au festival de portenawak en cours de projection, passe maintenant pour un ardent progressiste.

PIERRE ARDITI
" - le web...Je peux ne pas être en accord avec une partie de ce qui s’y passe."
[Laquelle ? Parce que là on a toujours aucun biscuit factuel à se mettre sous la dent.]

Objection d’Elizabeth Levy sentant qu’avec un Arditi à la culture, causeur finira par faire partie de la purge.

ELIZABETH LEVY
"- On ne peut pas dire ça. Ça ne veut rien dire internet ceci, internet cela…internet c’est d’abord des tuyaux.. ."

PIERRE ARDITI
- "Ça c’est vous qui le dites ! Y a des gens qui prennent ça pas seulement pour des tuyaux. Ils prennent ça aussi pour une forme de pensée..."
[A cet instant, je comprends tout. Arditi ne parle pas d’internet mais de lui.]
"...Y a des moments où cette forme de pensée m’inquiète."
[Consulte. Faut pas prendre ses dégoûts pour une réalité.]

FOG trop gentil, passe le plat, enfin la pelle, à Pierre :
"- Je voudrais prolonger ce que vient de dire Pierre Arditi sur internet, c’est à dire "réceptacle des ragots, du cul , du sensationnalisme..."
[Merci Franz-O. On saisissait encore mal le point de vue de Pierrot le flou.]

FOG nous cite maintenant la phrase incontournable de toute conversation télévisée au sujet du net qui se respecte, le célèbre " tout à l’égout de la démocratie" de Denis Olivennes, résumant à elle seule la fracture fondamentale séparant les anciens des modernes.

GUY BIRENBAUM mode dégoûté de la vie, stade 4
"- Pfff...Ce sont des raccourcis tellement faciles…."

LAURENT JOFFRIN sort du coma pour la promo
" - Y a un effet pervers sur internet. On met sur le même plan des informations ou des éléments de savoir qui sont produits avec des règles, avec d’autres qui sont des informations sauvages produites sans aucunes règles et ça c’est dangereux."

GUY SORMAN confiant
" - Ça va bouger…"

LAURENT JOFFRIN bougon
" - Oui peut être mais ça bouge surtout dans le mauvais sens. [...] Une image chipée par un téléphone portable ça n’est pas la même chose qu’un reportage qui a été fait par quelqu’un de compétent par un journaliste qui a vérifié, qui met les choses en contexte, qui applique des règles de bons sens pour donner une honnêteté intellectuelle à ce qu’il fait... "
[FOG l’épaule dans sa démonstration.]
"... Quand on balance des images sans décrypter, c’est pas sérieux, ça alimente la rumeur."
[Bien dit et c’est l’objet de ce billet[3] : décrypter des clichés basés sur une connaissance limitée du sujet, sans exemples ni vérification, et balancés en toute décontraction à un demi million de téléspectateurs .]

ELIZABETH LEVY
" - Ce qu’il y a avec internet, c’est une volonté de contrôle de la société par elle-même."
[Elizabeth comprend très bien ce qui se passe. C’est juste que la concurrence : Ça l’énerve.]
" - ... on rentre dans un monde où tout ce qu’on pourra dire pour être retenu contre nous. Si bien qu’a la fin plus personne ne dira rien."
[Elizabeth pourrait peut-être faire confiance à ses auditeurs et à ses lecteurs pour multiplier les sources et faire le tri, non ?]
"- Et ça vient de la société, c’est pas la technologie qui crée ça."

Birenbaum en appelle à la collaboration et à la bonne entente entre les professionnels de l’information, les blogueurs et les internautes.

GUY BIRENBAUM
"- C’est dans le participatif que l’on va trouver une voie médiane qui va nous permettre de travailler les uns avec les autres. Mais certainement pas en étant front contre front… Il faut arrêter de caricaturer. [...] Moi des rumeurs et des ragots, j’en entends ailleurs que sur internet…"

LAURENT JOFFRIN
" - Y a une idée fausse selon laquelle …"

FOG trépigne et le coupe tout joyeux, fier d’avoir bon
" - Tout le monde est journaliste !"

LAURENT JOFFRIN imperturbable
" - Non, non... c’est l’idée selon laquelle sur internet on serait libre alors que dans les médias dit traditionnels on ne le serait pas . C’est totalement faux. Si vous regardez les informations qui ont vraiment gêné les pouvoirs, elles sont pratiquement toutes sorties dans la presse traditionnelle..."

Ce que confirme la une du Parisien le lendemain :

parisienunej36f8-e89d7.jpg
Laurent Joffrin n’a pas tort. Pour bien informer, il faut enquêter : Il faut du temps donc de l’argent. Les blogueurs, eux font de l’analyse, souvent à chaud, ce qui demande d’autres qualités. D’autant qu’eux ne touchent pas 600 millions d’euros de l’état pour boucler les laborieuses fins de mois en kiosque.

Sorman tente de raisonner le plateau des mille vacheries, établissant un parallèle avec l’apparition de la presse au XVIIe siècle qui obtiendra progressivement sa légitimité par le seul choix du public.

GUY SORMAN
"- On va vivre ensemble. "

Arditi fulmine, Joffrin veut une loi.

Mais... mince c’est déjà la fin du débat qui s’achève là où il a commencé : sur vos applaudissements.

Emportons-nous et imaginons une conclusion à la Sorman :

L’ancien monde de l’information pyramidale est terrorisé par le mode de communication en réseau.

L’ancien monde sait que sa survie et sa notoriété dépendent en grande partie de son adaptation à ce nouveau fonctionnement.

Ceux peinant à s’adapter multiplient donc leur présence dans les débats sur le sujet, non pour disséquer les raisons de leur extinction mais pour justifier aux autres et SE justifier à eux le flicage et autres législations punitives engagées pour tenter de la retarder.

Quelle connerie la guerre !

Vous trouverez le débat sur ce lien.

[1] Paradoxe de Seguela  : Consiste à aller à la télé dire des énormités, et buzzer sur le net histoire que la télé vous invite à nouveau pour dire du mal du web.

[2] Ce n’est pas pour rien que notre homme a doublé la voix de Superman dans la VF (version 1978)

[3] Autre que de générer du Google ranking à Arditi.


.
Source AgoraVox


.
Les éditocrates : les éditorialistes qui font la pensée unique
http://www.agoravox.fr/local/cache-vignettes/L254xH415/couv_editocrates-ebc55.jpg
Les éditocrates, tu les aimes ou tu les détestes. Dans les éditocrates (éditions La Découverte), ouvrage collectif signé Mona Chollet, Olivier Cyran, Mathias Reymond et Sébastien Fontenelle (que nous interviewons ci-dessous), les auteurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère. 
 
Ils éparpillent façon puzzle les dix éditorialistes les plus médiatiques du moment : Bernard-Henri Lévy, Jacques Attali, Alain Duhamel, Alexandre Adler, Laurent Joffrin, Christophe Barbier, Jacques Marseille, Nicolas Baverez, Ivan Rioufol et Philippe Val.

Mona Chollet a signé un seul portrait (celui de Val qui, depuis qu’il dirige France Inter, n’éditocratise plus), Mathieu Reymond a signé celui de Jacques Attali, Olivier Cyran portraiture Alain Duhamel (le doyen officie depuis 1963), de Christophe Barbier (âgé de 42 ans, le cadet de la bande fait tomber la moyenne d’âge de ces vénérables à 58 ans) et de Jacques Marseille.
 
Quant à Sébastien Fontenelle il s’occupe de BHL, d’Alexandre Adler (l’essentiel des infos contenues dans ce portrait figurent dans « Alexandre Adler, portrait d’un omniscient » que son collègue Mathias Reymond avait publié dans le Monde diplo), de Laurent Joffrin (qui éditocratise beaucoup moins depuis qu’il dirige Libération), de Nicolas Baverez et de Ivan Rioufol. La femme, apparemment, n’est pas l’avenir de l’éditocrate. A part ça le tableau de chasse est idéal. Presque trop.
 
Pour Sébastien Fontenelle qui signe l’introduction, ils parlent "tout le temps, du lundi au dimanche. Et partout, dans la presse écrite, à la télévision, à la radio, sur Internet. Ils ne se taisent jamais : c’est à cela aussi, qu’on les reconnaît. Quiconque a fait le pari un peu fou de traverser toute une semaine sans se cogner sur Jacques Attali ou Bernard-Henri Lévy à tous les coins de médias sait, pour avoir fait là l’amère expérience de l’échec, qu’un tel défi est impossible à relever." On a les défis qu’on peut.
 
Tout de même, il faut avoir l’âme chevillée au corps pour ingurgiter matin, midi et soir la soupe néo-libérale de ces donneurs de leçons. C’est dur le journalisme d’investigation. Être obligé de lire Duhamel, d’écouter Adler, de regarder Barbier. Ne pas avoir la force de ne pas ouvrir Le Point ou l’Express. Ne pas trouver de ressources pour se forger soi-même sa propre opinion. Pas une vie.
 
Chaque éditorialiste est passé au scanner. On nous rappelle ses connivences, ses travers, ses défauts, ses erreurs, ses errements, ses contradictions. La belle affaire. On les connaissait déjà. Pour mémoire, Castoriadis, Pierre Vidal-Naquet et Raymond Aron (une paille) ont déjà réglé son compte à BHL et Nicolas Beau et Olivier Toscer lui ont consacré un livre (Une imposture française). Le 12 janvier 1983, le Canard enchaîné est le premier a avoir révélé les accusations de plagiat de Jacques Attali lors de la publication de Histoires du temps. Il suffit juste de lire wikipedia pour le savoir...
 
Faisons un rêve : mettons que ces dix éditocrates tombent à l’eau, qu’est-ce qu’il resterait ? Il est probable que cela ne changerait pas la bonne marche (relative) des médias français. Les Nicolas Demorand, Jean-Michel Aphatie, Caroline Fourrest, Bernard Guetta, Daniel Mermet, Ignacio Ramonet les remplaceraient au pieds levé.
 
Mais s’ils "font partie de nos vies", n’est-ce pas à la manière de ce voisin qu’on finit par ne plus remarquer ? A ceci près, rétorqueraient les auteurs, qu’ils font l’opinion. Mais c’est quoi l’opinion ? Ne cherchez pas, ce livre n’est pas un essai, une analyse des médias. Pas l’ombre d’un questionnement sur le devenir de cette éditocratie à l’heure d’internet, par exemple.
 
Rappelons tout de même que d’autres ont brillamment et diversement précédé cette analyse : Les Intellocrates de Patrick Hamon et Hervé Rotman, les Nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi, Les maîtres censeurs, d’Elisabeth Lévy ou encore Le rappel à l’ordre  : enquête sur les nouveaux réactionnaires, de Daniel Liendenberg.
 
Cela ramène les Editocrates à un divertissant exercice de dégommage, un florilège bien écrit et mordant. Cela pourrait être presque joué sur scène, en élaguant un peu. Certains passages comme la description de la journée type de Christophe Barbier sont franchement drôles.

Du coup on se dit qu’il n’est pas anodin que cette galerie représente la crème de la crème éditocratique. Presque des cas d’écoles. Des pathologies. Des vieux mâles monomaniaques en manque dès qu’ils ne commentent pas les nouvelles. Laissez les vivre ! On finit par se demander si les auteurs n’auraient pas renoncé à leur légendaire sens de l’analyse critique pour se laisser aller à tant de facilité, comme s’ils espéraient profiter du bruit médiatique de leurs "victimes", ramasser les miettes, en quelque sorte.
 
D’un autre côté, c’est un peu une nouveauté, ce livre : une analyse people des médias. On en veut bien, de l’analyse, coco, mais dans l’air du temps. Bien ficelée. Tu nous la fait courte, percutante et surtout marrante. Les gens ont besoin de ça.
 
L’idée est bonne d’un point de vue marketing. Elle a été validée par François Gèze, le « président-directeur général des Éditions La Découverte (Paris) depuis 1982 (maison intégrée depuis 1998 au groupe Havas, devenu Vivendi Universal Publishing) ». Pour ceux qui l’ignorent, il y a longtemps que La Découverte ne rime plus avec François Maspéro lequel, après avoir publié parmi les plus grands textes de la littérature de combat, a dû quitter la maison qu’il avait fondé.
 
Finalement ce livre est un bon coup médiatique. N’en parlent que ceux qui l’ont aimé aveuglément, se contentant de reproduire la quatrième de couverture. Les autres le passent sous silence. La critique de la critique médiatique devient un dur métier...
 
Olivier Bailly interviewe Sébastien Fontenelle pour les Rendez-vous de l’Agora
 
Olivier Bailly : Comment est née l’idée de ce livre ?
Sébastien Fontenelle : L’idée est venue en en parlant d’une part avec l’éditeur, François Gèze, de La Découverte, et d’autre part avec les auteurs. C’est un sujet qui nous divertit tous les quatre.

OB : Qui vous divertit, c’est-à-dire ?

SF : Ça nous amuse

OB : Comment la liste définitive des dix portraits a t-elle était établie et arrêtée ?
SF : Chacun a proposé des portraits. On s’est arrêtés sur cette liste-là parce qu’elle nous semblait relativement cohérente et exhaustive, sinon par l’ensemble des portraiturés au moins par ce qu’ils représentaient du spectre médiatico-politique

OB : Donc c’est selon vous un ensemble représentatif ?
SF : Oui.

OB : Il n’y a pas de raisons personnelles derrière ce choix, pas d’homme à abattre ?
SF : Non, pas spécialement

OB : Ce sont tous des hommes
SF : Oui, mais vous aurez noté qu’à peu d’exceptions près les éditocrates sont tous des hommes.

OB : Leur moyenne d’âge est de 58 ans. Christophe Barbier, 42 ans, la fait chuter conséquemment. Est-ce que ces éditocrates ne représentent pas plus le passé que l’avenir ?
SF : Non. C’est une vraie question. Ils sont toujours là. C’est encore eux qui tiennent le haut du pavé. Il y a probablement une relève qui se prépare derrière, mais qui n’est si pléthorique parce qu’ils vérouillent tout. Des gens comme Barbier, en effet, ou comme Caroline Fourest on un potentiel en éditocratie qui est assez fort, mais il n’en reste pas moins vrai que ces gens sont là depuis très longtemps et probablement encore pour un bon moment.

OB : Les éditocrates, à travers ce choix, représentent tout de même une certaine génération vieillissante

SF : Je suis moins optimiste que vous. Je pense que le système est un gigantesque estomac qui digère tout. Même internet – probablement pas les blogs ni Agoravox – je pense que d’une façon ou d’une autre ça sera digéré. Je pense qu’il y aura finalement une normalisation du net et qu’on se retrouvera dans une configuration qui peut être celle de la presse écrite. A côté des grands news magazines vous avez une presse qui est plus engagée, de Politis à CQFD, sur toute une gamme de nuances et je crains qu’à terme on arrivera à ça sur le net.

OB : Est-ce un pamphlet ou un essai documenté ?
SF : Je pense qu’on peut parler d’un pamphlet. Le ton est assez vif. Je ne m’engage pas pour les autres auteurs, mais à titre personnel je n’ai aucun problème avec la notion de pamphlet qui n’est absolument pas dépréciative dans mon esprit. C’est important de noter que la critique des médias telle qu’elle se pratiquait jusqu’à présent par Acrimed, etc., est maintenant extrêmement relayée par le net. Il y a plein de blogs qui font du décryptage et de la critique des médias. Cela se démocratise.

OB : Internet est-il selon vous le fossoyeur de l’éditocratie ?
SF : Ce qui est certain c’est que c’est une espèce de source d’emmerdements pour l’éditocratie. Si Laurent Joffrin écrit une connerie à 8 H du matin dans son édito, à 8 H 05 ça peut être dénoncé comme tel sur Internet. D’où l’espèce de rage qui les prend, pour la plupart, quand ils se mettent à parler du Net. Laurent Joffrin, Alain Duhamel ou Philippe Val quand ils se mettent à parler ce n’est jamais très gentil. Donc ça doit quand même les titiller quelque part. Fossoyeur c’est peut-être un peu excessif parce qu’encore une fois ils sont toujours là, dans l’espace médiatique hors internet. Ils sont partout, à la radio, à la télé, dans la presse, dans l’édition...

OB : Dans quelle mesure sont-ils influents ?
SF : La question n’est pas tant de savoir s’ils sont influents, mais d’observer la façon dont ils verrouillent l’information - je mets toutes les guillemets nécessaires au mot information -, dont ils façonnent l’opinion.

OB : Ils sont omniprésents, on ne peut le nier, mais façonnent-ils vraiment l’opinion ?
SF : Par définition, peut-être plus que l’opinion, ils façonnent un air du temps. Après il ne faut pas préjuger d’une éventuelle sottise de leur lectorat qui doit être à mon avis beaucoup plus lucide qu’on ne le pense. Les gens ne sont pas dupes. Mais il n’empêche que ça continue.

OB : Ils façonnent où ils reflètent ?
SF : Un peu les deux. Sur certains sujets ils façonnent, sur d’autres ils reflètent. On l’a vu dans l’immonde débat sur l’identité nationale, une initiative 100% gouvernementale et "sarkozyque", ils se sont précipités là-dedans avec un enthousiasme assez délirant. Donc ils relaient assez fidèlement les messages gouvernementaux.

OB : Qu’est-ce que les éditocrates disent sur l’état des médias en France ?
SF : Cela reflète leur nullité, pour le dire de façon un peu abrupte. Ce n’est pas un hasard si la presse est en permanence en perte de lectorat. Cela doit aussi s’expliquer par ça. Non pas par les éditocrates en eux-mêmes, mais par la pauvreté navrante de leur discours et de leurs analyses.

OB : Qu’est-ce qui fait la différence entre un éditocrate d’un journaliste moniprésent. Je pense à Jean-Pierre Elkabbach, Sébastien Demorand ou Jean-Michel Aphatie qui eux aussi influencent quotidiennement leurs auditeurs ?

SF : Demorand est prometteur et pourrait figurer dans un tome deux, si tome deux il y avait, ce qui n’est pas le cas !

OB : A part leur omniprésence médiatique qu’est-ce qui définit précisément les éditocrates ?
SF : On ne peut pas mettre à part leur omniprésence parce qu’elle est un des éléments déterminants et constitutifs de l’éditocratie. Deuxièmement il y a leur omniscience proclamée et autoproclamée, c’est-à-dire cette faculté de parler de tout, mais vraiment de tout. BHL qui peut parler du nez de Michael Jackson comme du sauvetage de l’Afghanistan... C’est infini. Le troisième élément c’est la médiocrité atterrante de l’analyse, voire le burlesque absolu de ces gens-là.

OB : Pourquoi n’évoquez vous pas les éditocrates culturels, tous ces gens qui font la pluie et le beau temps en matière culturelle, qui façonnent eux aussi le « bon » goût ?
SF : C’est vrai, c’est un sujet qui est un petit peu différent parce que justement on n’est pas dans cette omniscience dont je vous parlais plus haut. On peut être dans l’omniprésence, dans le n’importe quoi, c’est une évidence, mais il n’y a pas ce caractère polyvalent qui fait qu’on peut disserter de tout et de n’importe quoi.
 
OB : Il n’y aurait pas la volonté de dégager la place ? Il y a des précédents dans l’histoire des idées. Regardez les surréalistes qui ont commis leur premier pamphlet contre Anatole France.
SF : Sincèrement non. On n’a aucun envie de prendre aucune place. On travaille au Plan B, au Monde diplo, à Politis, si on avaient des envies... On travaille où on se sent bien et c’est notre seul souci dans la vie, franchement.

OB : André Breton en 1925 n’était pas l’écrivain auréolé de gloire qu’on connaît aujourd’hui
SF : A titre personnel je fais mes petits trucs dans mon coin, ça va très bien comme ça, je suis très content, j’espère que ça durera. Je ne demande absolument rien de plus.

OB : Est-ce que le problème de la presse française n’est pas de laisser la place à l’analyse au détriment du fait ? Finalement est-ce qu’il n’y aurait pas une crise du journalisme d’enquête qui fait qu’il y aurait une inflation d’éditorialistes ?
SF : Je n’en sais rien. Je ne sais pas trop quoi répondre à ça. Ça nécessiterait un peu de temps pour y réfléchir. Je ne suis pas contre l’analyse si elle est pertinente. On pourrait dire aussi qu’on est dans une espèce de religion du fait immédiat, voire du fait-divers. Donc ce n’est pas en ces termes-là que je le poserais. Après qu’il y ait un déficit au niveau de l’enquête... J’ai quand même l’impression que la presse à tendance à abuser du fait. Qu’on se souvienne de la séquence hallucinante autour de Johnny. Johnny Hallyday a 39 de fièvre, puis la fièvre retombe... On est dans le fait brut, inintéressant, grotesque et monté en épingle.

OB : Vous parlez-là du traitement d’un people par la presse, pas d’une enquête
SF : Quand on énonce le fait que l’excellent Eric Besson vient encore d’expulser neuf Afghans, on peut avoir envie de lire des analyses qui soient autres que celles qu’on lit tous les jours sous la plume de ces braves gens. Il ne faut pas écarter l’analyse par principe. Si elle est pertinente elle est quand même assez bienvenue. Un vieux dicton berrichon explique que « ceux qui savent ne parlent pas et que ceux qui parlent ne savent pas ». Il se vérifie quotidiennement dans la presse.

OB : Il y a tout de même de bons journalistes

SF : Bien sûr qu’il y a d’excellents journalistes. Mais ce n’est peut-être pas forcément la majorité de l’espèce.

OB : Est-ce que les humoristes ne représentent pas une nouvelle sorte d’éditocrates ?
SF : Possible. Pourquoi pas ? En même temps il y a humoriste et humoriste.

OB : Pour prendre un spectre large, de Guillon à Gerra, en passant par les Guignols, Porte, Roumanoff, Canteloup. Aujourd’hui ils sont finalement aussi écoutés que les éditocrates.
SF : J’ai surtout l’impression que tout ce qui pourrait être oppositionnel se réduit à ces quelques comiques qui ne le sont pas toujours d’ailleurs et je trouve ça un peu navrant. C’est une sorte de mordant qui est tellement toléré. Roumanoff est chez Drucker, non ? On a tout dit. Quand le grinçant est chez Michel Drucker c’est qu’il ne doit pas être si grinçant que ça. Après il y a des nuances. Il ne faut pas tous les mettre dans le même sac. Guillon je ne l’écoute pas, donc je ne peux pas vous en parler. Je pense que tant que c’est toléré, tant que ça existe c’est qu’au fond ça ne gêne personne. En même temps, les Guignols je suis assez bon public, je suis même assez fan. Mais les Guignols sont chez Denisot dont l’émission est pour moi le sommet de l’horreur. Tout ça est un peu compliqué. On a tous un peu nos limites, de toute façon.

OB : Quel remède voyez-vous à l’éditocratie ?
SF : Je n’en vois pas et je n’ai pas spécialement envie d’en avoir. On n’est pas là pour donner des recettes.

OB : Après avoir écrit un livre entier sur ce que vous appelez l’éditocratie, cette espèce de maladie de l’information, vous pourriez avoir un point de vue...
SF : C’est une petite spécialité française. Je pense qu’il faut tabler sur le fait que les gens ne sont probablement pas dupes et qu’ils se font leurs opinions hors des prescriptions de Laurent Joffrin. On peut l’espérer. Le problème n’est pas de ne pas les écouter, mais de ne pas les entendre. On les entend tout le temps. Ou alors on arrête de lire la presse, d’écouter la radio et d’allumer la télévision. Ils sont carrément inévitables. Regardez la presse pendant une semaine vous tombez sur Jacques Attali à tous les coins de rue. Après il y a d’autres endroits, il y a tout un espace qui est apparu qui est probablement porteur d’alternatives.

OB : Pensez-vous que des gens comme Guy Birenbaum, Loïc Le Meur, Daniel Schneidermann, pour ne pas les nommer, préfigurent les éditocrates 2.0 ?
SF : Je ne sais pas. Tous ces trucs d’influence...

OB : C’est quand même le fonds de votre livre...
SF : Je ne sais pas. Peut-être. A ce moment-là on peut dire que les blogueurs influents, comme ils s’appellent eux-mêmes, sont des éditocrates du net. En effet. La vérité c’est que je n’avais pas vu le truc sous cet angle. C’est tout à fait pertinent comme remarque. Sauf qu’un gars comme Schneidermann ce qu’il raconte est quand même moins neu-neu que ce que raconte un Alain Duhamel. Qu’un gars soit un éditocrate au sens d’une espèce continue, voire diversifiée, ça ne me gène pas s’il a des choses intéressantes à dire. Il ne s’agit pas de museler tout le monde. C’est dans le degré de pertinence de ce qui est dit que ça se juge.
 
NB : Le 3 janvier 2010 à 19h00 Sébastien Fontenelle sera l’invité de Frédéric Martel dans l’émission Masse critique sur France Culture

Source Agoravox
.

Publié dans France

Commenter cet article